VICTORIA DONDA, NOTRE ARGENTINE


C’était en 1980 ou 1981, l’été. Je rencontrais par hasard au Monoprix de Grasse un ami avec qui j’avais passé près de 10 ans au « Bahut », le Lycée (alors) de Garçons.
Pour des raisons professionnelles, il s’était établi en Argentine et s’y était marié.
Une fois passées les habituelles questions d’ordre familial, spontanément, comme je le fais toujours, j’avais questionné la femme de mon ami sur la situation dans son pays.
Elle avait blêmi.
Ses yeux s’étaient remplis d’effroi.
Après s’être assurée que personne près d’elle n’écoutait, elle m’avait soufflé : « Tout va bien…« .
Pourtant je savais que depuis 1976, une terrible dictature sévissait en Argentine.
Je connaissais les crimes des fascismes européens de l’avant Deuxième Guerre Mondiale et ceux de « l’État Français » de Vichy.
Par mes amis espagnols et portugais anti fascistes auxquels l’action et l’espoir m’avaient lié, je n’ignorais pas grand chose des régimes de Franco et Salazar.
Mais là, il y avait quelque chose de plus que la peur ordinaire: une espèce de terreur que je ne parvenais pas à m’expliquer.

Bien plus tard, j’en compris toutes les raisons en voyant un jeudi à Buenos Aires la manifestation des indomptables Mères de la Place de Mai et en découvrant le terrible livre témoignage de Victoria Donda: « Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine« .
Car les 7 longues années de dictature des militaires argentins n’ont pas été seulement l’interdiction et la répression violente de toute opposition mais elles ont participé de l’application, d' »El Proceso de Reoganizacion Nacional« , un projet marqué par l’étouffement de toute idée perçue comme opposée à « la civilisation occidentale » et à une certaine conception -intégriste- du christianisme, par une purification idéologique de la population et par l’extermination de tout opposant réel ou supposé et souvent de ses proches.
Pour les responsables de « la guerre sale » qui fut menée de 1976 à 1983, les Videla, Agosti et Massera (l’ex amiral -« le Commandant Zéro » chef des Escadrons de la Mort- qui vient de mourir malade sans que la Justice n’ait pu le juger définitivement), la régénération de l’Argentine passait par l’extermination des opposants.
Massera, l’idéologue estimait que « la crise de l’humanité était due à trois hommes: Marx, Freud et Einstein« …

Un million et demi d’Argentins sur trente millions ont dû s’exiler, 15 000 furent fusillés, 9 000 emprisonnés, 30 000 « disparurent » dans des fosses communes ou furent jetés d’avion, drogués et vivants, dans l’estuaire du Rio de la Plata.

500 bébés furent kidnappés à leurs mères prisonnières dans des centres clandestins (notamment l’ESMA -Ecole Supérieure de Mécanique de l »Armée- devenue aujourd’hui  Espace pour la Mémoire) que l’on n’assassinait pas jusqu’à ce qu’elles aient accouché.
Ensuite, les bébés étaient remis à des familles de militaires ou proches du régime. Évidemment ces enfants ignoreraient tout de leur véritable histoire et de celle de leurs malheureux parents.
Grâce à la ténacité surhumaine des Mères de la Place de Mai, des Grands-mères de la Place de Mai et des Enfants (l’association HIJOS), grâce aussi à la mobilisation des Argentins et aux décisions courageuses en matière de transparence et de Droits de l’Homme prises par le Gouvernement de Nestor Kirchner, la justice et la vérité ont commencé à se faire jour.
Ainsi, Victoria Donda, la plus jeune députée d’Argentine et responsable de la Commission des Droits de l’Homme, a-t-elle peu à peu découvert sa véritable identité à 27 ans.
Son inimaginable trajectoire donne toute la dimension du vertigineux traumatisme qui secoue la société argentine jusqu’au plus profond d’elle-même.
Un traumatisme historique dans lequel les gouvernements d’alors de Washington (J. Carter) et de Paris (V. Giscard d’Estaing) qui savaient et collaboraient avec la dictature et ses assassins de par le monde ont leur lourde part de responsabilité.
L’histoire de Victoria Donda, enfant volée de la dictature est aussi une part de notre histoire récente à découvrir absolument, loin de la « historia oficial », des silences et des complicités honteuses.

Dans le cadre de la soirée d’inauguration de sa 23ème Saison, le FTM recevra mardi 23 novembre au Palais des Congrès de Grasse, à partir de 18h30 Victoria Donda. L’Amérique Latine sera à l’honneur, pour en savoir plus, cliquer ici: _Programme-1.

Le grand poète uruguayen Mario Benedetti et le chanteur Daniel Viglietti rendent un hommage bouleversant aux « Desaparecidos » :

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3 Responses to VICTORIA DONDA, NOTRE ARGENTINE

  1. lozovo dit :

    Je me révolte profondément par la ‘’misère du monde’’ qui règne .Malheureusement le théâtre de l’ injustice prend sa place .En lisant cet article je m’opposerai a ceux qui sèment la haine et l’horreur.

  2. Mourad dit :

    Si le combat pour la démocratie en Afrique, en Asie et en Amérique Latine a été le fait marquant du Siècle passe avec l’accession de nombreux pays a l’indépendance et l’instauration de nombreux régimes démocratiques de part le monde, ceci ne doit pas nous faire oublier qu’ils reste encore des pays sous domination étrangère, et que la nature expansionniste du capitalisme n’a pas changé et que l’exploitation effrénée des richesses nationales des pays en développement se poursuit encore.
    En Argentine, au Chili et dans bien d’autres pays d’Amérique Latine, les voix de la liberté, du progrès et de la démocratie ne se sont jamais tues malgré la répression féroces aujourd’hui, elles nous indiquent le chemin vers des horizons de lumière.

  3. Houria dit :

    « ….Ses yeux s’étaient remplis d’effroi.
    Après s’être assurée que personne près d’elle n’écoutait, elle m’avait soufflé : « Tout va bien »
    … » .

    Il y a 30 ans,je t’ai dit la même chose à Alger.
    Je voulais te souffler toutes les vérités amères qui se cachaient derrières les trahisons qui ont déchiré l’Algérie.
    Il y a 30 ans, mais je n’oublie rien de cette manière que tu avais de parler de liberté,de démocratie et de justice.
    Beaucoup de choses ont changé depuis, mais l’homme n’arrive toujours pas à tirer profit de ses erreurs.
    Comme en Argentine et au Chili, ici, en Algérie, il y a des hommes et des femmes qui continuent le combat pour que le pain suffise à tout le monde, afin que le bonheur se conjugue au présent.
    Personne ne peut arrêter la colère d’un peuple. Personne.

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