COMMENT ON DEVIENT UNE BOMBE HUMAINE ? CE QUE NOUS MONTRENT NABIL AYOUCH ET MAHI BINEBINE


Comment devient-on une bombe humaine ?
Cette question, le  cinéaste marocain Nabil Ayouch l’ aborde, sans jamais juger, dans  son film « Les chevaux de Dieu«   tiré du magnifique roman de Mahi Binebine « Les étoiles de Sidi Moumen« .

Comme le livre, le film prend appui sur les attentats de 2003 lorsque douze jeunes d’une vingtaine d’années issus du bidonville de Sidi Moumen au nord de Casablanca, se sont fait exploser entrainant la mort de 31 personnes et en blessant une centaine.
Un évènement qui, comme l’attentat en 2011 du restaurant « l’Argana » à Marrakech, a traumatisé toute la société marocaine peu coutumière de cette violence terroriste.
Sidi Moumen est une « commune urbaine » faisant partie de Casablanca: environ 300 000 habitants dont 33 bidonvilles et 100 000 êtres humains qui vivent dans un un océan de misère et de désespérance, à seulement vingt minutes des splendides villas de la « jet set » du quartier d’ Anfa  ou de la Corniche…
Ce sont les laissés pour compte de la « croissance » et des inégalités sociales démultipliées par « les plans d’ajustement structurels »  et le libre échange imposé par le FMI et la Banque Mondiale.
Là, il n’y a « pas d’eau, pas de travail, pas d’avenir » , « Gaza, c’est ici ! » disent ceux qui y vivent. Pour Mahi Binebine:  « une sorte de Calcutta ».

Le film comme le  récit ne sont jamais moralisateurs. Ils montrent comment ces gamins vont basculer dans l’intégrisme terroriste progressivement et sans s’en rendre vraiment compte. Car, comme l’a très bien remarqué une critique, » ce ne sont pas ces enfants qui marchent vers le fondamentalisme mais bien l’inverse« .
La démonstration inquiète,  bouleverse et questionne.
Car, que ce soit le film de Nabil Ayouch ou le roman de Mahi, ces jeunes garçons sont attachants et  finalement pas très différents de la plupart des autres gamins de leur âge dans leurs désirs et leurs jeux. Seulement, ils se heurtent au mur infranchissable d’une réalité sociale et économique qui est leur quotidien et qui ouvre la porte à toutes les sirènes, à toutes les dérives.

Nul manichéisme, nulle complaisance non plus, par contre, certainement une grande empathie pour ces jeunes aux enfances  et à l’avenir volés dont la terrible fin et poignante interpelle aussi bien les gouvernants marocains que les décideurs  occidentaux et chacun de nous.
Les deux frères, personnages principaux du film de Nabil Ayouch, qui a, rappelons-le, été sélectionné pour « Un certain Regard » dans le cadre du Festival de Cannes 2012, ne sont pas des comédiens professionnels, mais des jeunes de Sidi Moumen. Ce qui en dit long sur tous les talents qu’assassinent la misère et la ségrégation sociale.

Ce n’est pas tout.
La Fondation Ali Zaoua a célèbré le dixième anniversaire des attentats du 16 mai par la création d’un Centre culturel et artistique à Sidi Moumen. Le début de la collecte des fonds qui vont permettre la réalisation de cet espace a commencé. En tout, 41 des plus grands artistes marocains, peintres, sculpteurs, photographes et collectionneurs privés ont déjà témoigné de leur générosité en offrant des pièces d’art de valeur.
Nabil Ayouch et  Mahi Binebine  ont organisé le 16 mai une vente aux enchères de ces œuvres d’art dont les recettes sont destinées à la construction du centre culturel. « Pendant les deux ans qu’ont duré la préparation et le tournage des “Chevaux de Dieu”, je me suis rendu compte à quel point ce quartier avait besoin d’être reconnecté au reste de la ville. Ce lien culturel et identitaire passe par l’ancrage d’un véritable projet qui prend racine à Sidi Moumen et permet aux nombreux talents dont regorge ce quartier de s’exprimer  –affirme Nabil Ayouch-… Ce genre de quartier porte souvent l’étiquette de point noir dénué de toute créativité, de savoir-faire et même de savoir-vivre, alors que la réalité est tout autre ».

Autant de raisons de découvrir ce film et ce roman pas comme les autres. Ils sont les œuvres exemplaires de créateurs qui n’hésitent pas, contre vents et marées,  à déranger les certitudes et à mettre leur talent et leurs relations aux service des damnés de la Terre. Pas courant !


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