RACHID BOUDJEDRA: CE PRINTEMPS DE NEIGE(S)


Rachid Boudjedra est « un grand parmi les grands ».
Non seulement, depuis des décennies,  il contribue, aussi bien en langue arabe que française, à enrichir une littérature algérienne qui est trop souvent méconnue en France, mais  il est aussi une figure de la littérature mondiale. Un superbe manieur de la langue au style incomparable, puissant, torrentueux. Rebelle dans son expression comme dans ses thématiques obsessionnelles, circulaires, nôtres. Sans  jamais de concession ni aux modes ni aux pouvoirs.

Son précédent roman « Les figuiers de Barbarie » (Ed.Grasset-2010) a été salué par le Prix du Roman arabe.
Il y revenait, sans complaisance, sur l’histoire de la guerre de Libération algérienne, ses côtés sombres: ses règlements de compte fratricides, la liquidation des maquis communistes par un FLN hégémoniste, le sordide meurtre en décembre 1957 du père du Congrès de la Soummam, Abbane Ramdane « assassiné par Boussouf sur ordre de Krim Belkacem et en sa présence ». Avec cette question lancinante sur « le ratage de l’Indépendance »: « comment l’organisation qui avait été quasi parfaite s’est-elle transformée en un pouvoir véreux, enrichi, arrogant et finalement, idiot? ».

    Avec « Printemps » (ed. Grasset 2014), son vingt-neuvième roman, Rachid Boudjedra revient à aujourd’hui: l’Algérie, les pays arabes secoués par des « révolutions » -non! par des « révoltes », car « une révolution, c’est quelque chose de très structuré, de terriblement efficace et organisé, avec un parti fort, un chef charismatique, une idéologie forte qui transforme les rapports sociaux de fond en comble. Qui met l’homme à sa place, à son centre… »-et au delà, notre monde, celui où « on a bradé les Chrétiens syriens (Maloula village chrétien et araméen pris hier par les islamistes) au profit des islamistes fanatiques de ce pays et qu’on appelle les rebelles… »

Ce « printemps » arabe, pour les Algériens, a un goût de cendres. Les cendres de l’Octobre 1988 d’Alger, les cendres des 200 000 morts d’une guerre terrible que les tueurs du GIA, précurseurs des « djihadistes » d’aujourd’hui  firent,  à partir de 1990 et pendant dix longues années, à la société algérienne, égorgeant, violant, brûlant les écoles, terrorisant un peuple qui appelait en vain un Occident, en premier lieu une France sourde et aveugle où les « bien pensants », du journal « le Monde » à « Libération » expliquaient qu’il s’agissait là de « coups montés » par les « services » de l’armée algérienne.
Qui se souvient des assassinats de masse des pauvres paysans musulmans de Raïs (98 victimes) et de Benthala (500) par les hordes barbares d’Antar Zouabri, de la « fatwa » d’Abou Moundir autorisant le massacre de civils décrétés « apostats », nourrissons et vieillards compris?
Comment oublier les silences complices, l’intolérable question « qui tue? » posée par les médias français et par les dirigeants d’alors du PS?

Le 11 septembre, l’Irak, la Libye, le Mali, la Syrie, le menaçant chaos méditerranéen créé par Washington, Londres et Paris et leurs alliées proche-orientaux, les pétromonarchies saoudienne et qatari, apportent une réponse cinglante aux apprentis sorciers amnésiques.

Dans « Printemps », à travers l’histoire de la rencontre rencontre à Alger de  Teldj (« Neige » en arabe), universitaire, ancienne championne olympique violée toute jeune par un voisin, homosexuelle, avec Nieve (« Neige » en espagnol), ingénieur andalouse expatriée du fait de la crise, mais aussi fille d’un père antifranquiste qui a connu l’exil en Algérie, Rachid Boudjedra nous confronte aux questionnements, aux incompréhensions et aussi à l’inextricable amour/détestation entre Maghreb et Europe, dans un superbe roman, un fleuve impétueux et douloureux qui renvoie à ces « printemps » arabes sans doute aussi imprévisibles et  paradoxaux que la neige.
Il nous interpelle  et, dans bien des pages, nous confronte à la vertigineuse ignorance « occidentale » devant toute la richesse tourmentée des histoires arabe, berbère et musulmane.

« Printemps » 
Rachid Boudjedra
Editions Grasset. (20 €)

Rachid Boudjedra  sera à Grasse
(Auditorium du Musée International de la Parfumerie
)
Jeudi 2 octobre à 18h
dans le cadre d’une rencontre publique organisée autour de « Printemps » par le Festival TransMéditerranée.

Entrée libre.
Renseignements:  04 93 36 28 18.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :