ASSIA DJEBAR: ECRIRE, AIMER, « LA RAGE AU COEUR »…


assia_djebar

Certains écrivains sont des passages obligés, de véritables passeports pour entrer dans la réalité d’un pays toujours loin des clichés et du regard du voyageur pressé.
On ne connaît pas Marseille, si l’on n’a pas lu la trilogie de Jean Claude Izzo et suivi Fabio Montale des « Quartiers Nord » aux Goudes en passant par le Panier. Barcelone sans Manuel Vazquez Montalban n’est pas Barcelone. Tout  comme Mexico et le Mexique demeurent largement impénétrables quand on  n’a pas lu Carlos Fuentes et sa « Mort d’Artemio Cruz ».
L’oeuvre d’Assia Djebar est tout aussi indispensable à qui veut comprendre non seulement l’âme et les déchirements, les espoirs et les désespoirs algériens, mais aussi nos drames actuels et l’exil, tout au moins le refuge, qu’est l’écriture dans une langue autre retravaillée et retournée jusqu’à devenir l’expression de la plus parfaite authenticité.

En cela, Assia Djebar s’inscrit dans ce puissant fleuve littéraire qui de Kateb Yacine à Rachid Boudjedra et Bachir Hadj Ali en passant par Mouloud Mammeri, Waciny Laredj, Maissa Bey, mais aussi Anna Gréki et Jean Sénac, a su exprimer magnifiquement en français une algérianité ouverte à l’universel.
« La langue française devenue la mienne, tout au moins en écriture, le français donc est le lieu de creusement de mon travail, espace de ma méditation ou de ma rêverie… »

Assia Djebar est morte  à Paris, ce 6 février.
Elle a été enterrée dans sa ville natale à Cherchell, au pied du Mont Chénoua, de cette ultime avancée berbère dont elle a fait découvrir les femmes dans son film « La Nouba des femmes du Mont Chenoua » (1978), non loin de Tipaza chère à A. Camus.

Son oeuvre, la qualité de son français lui avaient valu en 2005 d’être la première femme originaire du Maghreb élue membre de l’Académie Française.
Traduite dans 23 langues, son nom fut, à plusieurs reprises, cité pour le Prix Nobel de Littérature.
Cette fille d’instituteur fut la première étudiante algérienne -« Française musulmane » disait-on à l’époque- à intégrer en 1955  l’Ecole Normale Supérieure de Sèvres.
Auteur dès l’âge de 19 ans, elle fut  dans ses livres comme films une brillante avocate des femmes  et du dialogue des cultures.

Si l’on ne devait lire qu’un seul de ses livres, ce serait sans doute « Le Blanc de l’Algérie » (Ed. Albin Michel et Livre de Poche).
Ecrit en 1995, au lendemain des assassinats si prémonitoires (dira-t-on encore qu’ « on ne savait pas » ?) de trois des plus brillants intellectuels algériens qui étaient les amis d’Assia Djebar, Mahfoud Boucebci, M’Hamed Boukhobza et Abdelkader Alloula, ce témoignage revient sur la/les crises algériennes et les paradoxes de l’Algérie à partir des itinéraires de quinze écrivains et écrivaines algériens d’origine berbéro-arabe ou européenne.

« Le blanc de l’écriture, dans une Algérie non traduite? pour l’instant, l’Algérie de la douleur, sans écriture; pour l’instant, une Algérie sang-écriture, hélas! Comment dès lors porter le deuil de nos amis, de nos confrères, sans auparavant avoir cherché à comprendre le pourquoi des funérailles d’hier, celle de l’utopie algérienne?
Blanc d’une aube qui fut souillée.
Dans la brillance de ce désert là, dans le retrait de l’écriture en quête d’une langue hors les langues, en s’appliquant à effacer ardemment en soi toutes les fureurs de l’autodévoration collective, retrouver un « dedans de la parole » qui, seul, demeure notre patrie féconde. »

Un dedans de la parole qui, seul, demeure notre patrie féconde, de cette patrie et de ses hommes et femmes, jusqu’au bout, « aimés la rage au coeur » pour reprendre le si beau vers d’Anna Gréki.

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